Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
LNO

LNO

Menu
Sidi Ali Ben Hamdouch à Mghrassyine

Sidi Ali Ben Hamdouch à Mghrassyine

HAJ DRISS AMRANI DANS LE MOUSSEM DE SIDI ALI BEN HAMDOUCHE

ABDERRAHIM AMRANI DANS LE MOUSSEM DE SIDI ALI BENHAMDIOUCH

(Photos Abderrahim Amrani Marrakchi)

Le Maroc dispose d'un patrimoine culturel et civilisationnel riche et diversifié et chaque région possède ses particularités, contribuant ainsi à la culture et à l'héritage pour l'Humanité. Parmi les obligations prioritaires du Maroc, figurent la protection du patrimoine musical (tourat) sous toutes ses formes. J'ajouterai qu'il est utile de rappeler que le Maroc est d'abord un vaste pays de par son histoire et sa mémoire où l'on peut apprendre beaucoup pour peut qu'on a le sens de l'écoute, du respect et du devoir. Abderrahim Amrani Marrakchi, qui a consacré sa vie entière au patrimoine en le pratiquant au quotidien reste un de ces hommes clés du Maroc culturel.

Les Hamadcha constituent plusieurs groupes distincts propres à chaque ville ou région. Les groupes sont affiliés à Sidi Ali Ben Hamdouch et à ses descendants. Il faut se situer dans le contexte. C'est d'ailleurs à cette époque sous les Almohades qu'avait commencé à se développer le mouvement soufi, percu comme une sorte de démocratisation et d'approfondissement de la foi religieuse, puis se fut les deux siècles suivant l'épanouissement avec les Mérinides. Ceux-ci, en quête de légitimité, encourageaient les confréries, créaient des medersas. L'affaiblissement du pouvoir central avait renforcé le mouvement maraboutique.Le sultan mérinide Abou Yâqoub Youssef avait instauré la tradition de célébration de la date anniversaire du Prophète de l’Islam (appelée Al Mouloudia), donnant ainsi l’opportunité aux compositeurs et musiciens de créer dans le domaine du chant religieux (Samaâ) qui est un principe soufi qui permet d’atteindre certains états spirituels à travers une cérémonie religieuse dans laquelle la musique sacrée est un moyen et non une fin en soi.

Chaque année, lors de leur moussem (fête religieuse qui réunit des gens venus parfois de loin pour célébrer et honorer un saint qui sont des fêtes importante dans le Maroc culturel), les adeptes célèbrent à travers ces fêtes la tolérance, la diversité des richesses locales, des arts et traditions populaires ou en rendant hommage à un saint homme. Ces manifestations sont exprimées par des danses, fantasias et des chants. Ces pratiques musicales forment l'esprit des musiques marocaines. A cette occasion,  les hamadchas se réunissent dans une monture de costumes traditionnels autour du tombeau du saint dans la région de Meknès.

Au XVIIéme siècle, cette confrérie s’est illustrée par la singularité des pratiques de danses envoûtantes et de transe-thérapeutes de ses membres.

sidi ali banhamdouch

Mghrassyine se transforme, annuellement à chaque célébration de la fête du Mouloud, en un lieu de pèlerinage pour les différents adeptes du saint. Pour y arriver; il faut emprunter la sortie de Meknès, traverser le centre-ville, passer derrière les murailles et  prendre la direction de la route de Volubilis, pendant une vingtaine de kilomètres. Une petite pancarte indique ce lieu situé aux frontières du réel .

Mghrassyine est une commune rurale à quelques kilomètres de Moulay Driss Zerhoun, pas toujours aisé à trouver sur une carte routière. Mghrassiyine est pourtant célèbre. Terre sacrée pour les uns et endroit profane pour d’autres, le petit village dénué de tout, à l’abandon et livré à lui-même est un lieu de pèlerinage, récipiendaire de croyances populaires cohabitant en toute intelligence avec la religion. A Maghrassiyine, une légende est restée vivante et remonte aux origines de la vie et la mort d’un homme, Sidi Ali Ben Hamdouch.

A Maghrassiyine, la légende veut que Sidi Ahmed Dghoughi voulait absolument voir son maître, Sidi Ali Ben Hamdouch pour prendre épouse. Las, ce dernier donna son accord, sous condition que la promise soit Aicha, la fille du Roi du Soudan. Il lui donna sept dattes pour qu’il puisse se défendre. Après mille et une péripéties Sidi Ahmed s’en retourna à Zerhoun, avec Aicha, qu’il avait réussi à enlever. Arrivé à Mghrassyine, il apprit la mort de Sidi Ali Ben Hamdouch. Aicha avait disparu, comme si la terre l’avait avalée. La fille du Roi du Soudan était passée de l’autre côté du miroir, de l’autre côté du monde des vivants. Et son esprit est toujours là. C’est dit-on dans la «hafra», une sorte de cavité en plein air, que se balade l’esprit. Les femmes viennent en pèlerinage dans la cavité pour demander la réalisation de leurs vœux. Offrandes, sacrifices de boucs ou de poules, bougies allumées sur le flanc d’un énorme rocher, c’est un univers étrange où se mêle sacré et profane (source).  Au fond de la grotte, un vieux figuier s’est transformé en un immense arbre du serment : les femmes viennent y accrocher un bout de tissu pour que leur vœu d’amour soit satisfait et se débarrasser de mauvaises ondes.

Moulay_Ismail.jpg

L’homme profondément croyant, contemporain du Roi Moulay Ismaïl, serait venu du Moyen-Orient pour donner naissance à la confrérie soufie hamdouchia dont on trouve des adeptes en Tunisie et en Egypte.

 

 

 http://img.over-blog.com/300x225/1/50/59/42/warchane-slam-l-malhoun---Essaouira/hamadcha/P1090093.jpg

Voir aussi

 

 Photo0684.jpg

 

Tous les enfants ayant des racines au Maroc la connaissent, sur un mode autrement plus fort, réel, concret et intéressant que n’importe quelle Carabosse ou autres sorcières d’Halloween, de pacotille ou de marketing. Si à Bruxelles ils s’en font une idée effrayante un peu trop univoque, c’est à cause de leur parents qui s’en servent comme du Grand Méchant Loup pour pallier les faiblesses de leur autorité: Si tu n’es pas sage, Aïcha Qandicha viendra te chercher!


Dans la région de Meknès, dans le beau massif montagneux du Zerhoun planté d’oliviers où elle est arrivée de par-delà le Sahara à la fin du XVIIe siècle, les multiples facettes de sa personnalité, y compris bénéfiques, sont mieux appréciées, et l’on ne manque jamais en la nommant de lui attribuer le titre respectueux de Lalla, «Madame», que l’on donne également aux saintes. Si en terre chrétienne on hésiterait à qualifier de saint un personnage aussi inquiétant, les traditions mésopotamiennes et bibliques font état de figures spirituelles féminines également puissantes et complexes : Astarté, Inanna, déesses de la fécondité et la guerre ; Lilith, le démon femelle de la Bible qui s’acharne sur les méchants déjà de leur vivant ; la Reine de Saba, bien sûr (on y reviendra) mais aussi, reliée aux autres par de subtils fils selon certains érudits en ésotérisme, la Vierge Marie, Lalla Mariem, la seule femme qui soit nommée dans le Coran.

 

Mille figures


Lalla Aïcha, reine des jnun (pluriel dialectal de djinn) marocains, vénérée comme une sainte, crainte comme une ogresse, est sans doute, dans la foule bigarrée des entités spirituelles invisibles, la figure (ou plutôt la matrice de figures, car elle a elle-même mille figures) la plus marquée par l’ambivalence : elle est à la fois Aïcha Qedicha, celle qui apaise, et Aïcha Qandicha, celle qui énerve. Très belle et séduisante jeune femme – nue et lascive ou, pudeur ou ruse, entièrement couverte d’un haïk –, très laide et terrifiante vieille femme à la poitrine pendante, qu’elle soit de la terre, de la mer, des rivières ou de l’air, elle est proche de Dieu, Ses prophètes et Ses saints mais conserve des sabots de chèvre, comme le Chaïtan (Satan) lui-même se manifeste en hybride de bouc et de loup. Sa couleur de prédilection est le noir, mais lorsqu’au bord de la route elle apparaît la nuit à un automobiliste solitaire – qui prend d’autant plus de risques à la charger dans sa voiture que ce service dissimule des intentions troubles (ah les hommes!) –, elle est vêtue de blanc. Ceux que le courroux des jnun qui les habitent met au supplice la craignent également, mais ils lui confient aussi leurs espoirs de soulagement. Parmi les êtres humains, ses filles, ses fils, ses maris et en général tous ceux qu’elle a touchés (frappés, giflés, caressés, enjôlés) ou qu’elle habite, tourmente ou protège vivent sa présence tantôt comme une malédiction tantôt comme une bénédiction, une calamité et une grâce, une ruine et un trésor, une maladie et un pouvoir. C’est elle qui habite les possédés les plus mal en point, aveugles, paralytiques, impuissants, pris de crises furieuses ou pire encore célibataires ; c’est elle qui habite les guérisseurs les plus efficaces, voyant l’invisible et le réconciliant avec le visible, déjouant les ensorcellements fomentés par des humains et des jnun mal intentionnés, orientant la baraka (bénédiction) de Dieu pour soulager ceux qui souffrent.

 

Origine portugaise, malienne...


Les histoires sur les débuts de la présence de Lalla Aïcha au Maroc sont nombreuses et aussi diverses que les figures de la djinniyya. Certaines parlent d’une femme, une comtesse portugaise appelée «Comtessa» (d’où dériverait le nom «Qandicha»), qui aurait choisi le camp marocain à l’époque – début XVIe siècle – des combats menés par les Portugais pour installer un comptoir commercial à El Jadida, sur la côte atlantique. Apparaissant la nuit, splendide et nue, elle attirait les officiers portugais dans des pièges aussi lubriques que mortels, et à l’inverse cachait et protégeait les moudjahidin.


Mais dans les confréries soufis populaires qui pratiquent des rituels d’apaisement des troubles liés à la possession par des génies, comme les Gnawa, les Hamadcha, les Aïssawa, on s’accorde sur son origine africaine «soudanaise» c’est-à-dire malienne selon le vocabulaire de l’époque, d’où elle fut amenée dans le Zerhoun par le saint soufi Sidi Ahmed Dghughi à la demande de l’autre saint fondateur de la confrérie des Hamadcha, Sidi Ali ben Hamdouch. L’emplacement exact de sa «capitale» est disputé par les deux villages voisins où sont enterrés les deux saints. Allons y faire une ziara, une «visite», un pèlerinage.

 

Visite guidée


Peu avant Moulay Idriss, un panneau «Sidi Ali» indique une route à droite qui grimpe parmi les oliviers le long du versant sud du massif orienté vers Meknès (Beni Rachid, le vrai nom du village où est enterré le saint n’est mentionné nulle part). Un escalier escarpé bordé de boutiques où l’on vend des choses bénies (médailles, nougats, henné, eau de rose…) descend des hauts du village jusqu’au sanctuaire, un des plus grands du Maroc, où gît le saint. Des pèlerins s’y succèdent tout au long de l’année. Tous ceux qui viennent ici sont habités, ils viennent soigner les maladies provoquées par les jnun, parce que Sidi Ali est puissant sur les jnun, raconte Abdelwahed, un pèlerin aux yeux brillants ravi de pouvoir communiquer son savoir. Chaque année, après la fête de mouloud – l’anniversaire de la naissance du Prophète, prière et paix sur lui –, c’est le moussem de Sidi Ali : des milliers de personnes viennent ici pour un pèlerinage collectif de cinq jours. On honore aussi Sidi Ahmed et Lalla Aïcha. Ces jours-là, les jnun sont partout, le village devient le plus grand hôpital psychiatrique du Maroc!


Après la visite au sanctuaire – la zawiya –, où l’on a tourné six fois autour du catafalque que l’on a aspergé d’eau de rose, entouré de possédés qui vivent là plusieurs jours voire plusieurs mois en l’attente de l’intercession du saint auprès de Dieu, remontons les escaliers. En haut, plusieurs enclos sont remplis de nombreux boucs et de quelques dizaines de béliers ; des cages grillagées contiennent des coqs. Boucs, béliers et coqs sont tous noirs. C’est la couleur préférée de Lalla Aïcha, explique Abdelwahed. Quand elle exige qu’on lui sacrifie un animal, elle précise presque toujours qu’il doit être noir. Un sentier part vers un boyau de terre en cul-de-sac recouvert d’un énorme figuier qui maintient le sanctuaire de la djinniyya dans une pénombre propice, même en plein midi. Des bougies brûlent entre les racines aériennes du figuier auxquelles des rubans de chiffon sont noués. Une voyante officie : elle tient consultation et prépare le henné qui va être offert à la djinniyya. Au bout du cul-de-sac, le sol est recouvert de sang séché: c’est là qu’on procède aux sacrifices.


Puis, parcourons les deux kilomètres qui séparent Beni Rachid de Beni Ouarad, le village où Sidi Ahmed Dghughi est enterré. Sur le chemin, se dresse un olivier à toutes les branches duquel sont noués des bouts de chiffons. C’est un arbre sacré de Lalla Aïcha. Tu attaches un mal au chiffon, et tu demandes à Lalla Aïcha d’intervenir pour toi auprès de Dieu pour qu’Il t’en délivre. Le sanctuaire de Sidi Ahmed est nettement plus petit que celui de Sidi Ali, mais les gens du village assurent que le trou d’évacuation dans la cour est la vraie «grotte» (hufra) où vit Lalla Aïcha. Une certaine rivalité est perceptible entre les descendants de Sidi Ali vivant à Beni Rachid et les descendants de Sidi Ahmed vivant à Beni Ouarad; elle se manifeste dans les différentes versions que racontent les uns et les autres des histoires des deux saints et de la djinniyya.


Abdelwahed ne se fait pas prier pour donner son propre récit: Sidi Ali et Sidi Ahmed ont vécu à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle sous le règne du terrible sultan alaouite Moulay Ismaïl, le grand bâtisseur et coupeur de têtes, qui était en commerce amical avec le roi de France Louis XIV – il lui a demandé la main de sa fille pour compléter son harem de milliers de femmes, mais Louis XIV a refusé. Ils s’alimentaient à la source du soufisme, adoraient Dieu, pratiquaient la prière et jeûnaient la plupart des jours. Ils conseillaient à ceux qui ne pensaient pas à la vie éternelle de prendre le bon chemin de Dieu qui mène au Paradis, expliquaient les affaires religieuses de l’islam et aidaient les pauvres. Ils avaient quitté le monde matériel pour s’installer dans la solitude et se concentrer sur l’univers sacré du Dieu Tout Puissant. Leur capacité d’adoration était extraordinaire et attirait la baraka de Dieu, leur permettant d’aider les gens contre les malédictions des diables et les mauvais tours que jouent les jnun. On appelait Sidi Ali et Sidi Ahmed «les deux lutteurs avec les jnun», car la baraka les rendaient capables de soumettre et d’apaiser un djinn amoureux d’un humain ou habitant son corps, son cœur ou ses os. Beaucoup de gens venaient les voir parce qu’ils étaient «touchés» par des jnun qui les tourmentaient. Pour pouvoir mieux apaiser leurs souffrances ou même faire sortir les jnun de leur corps, Sidi Ali comprit qu’il fallait faire venir du Soudan la femme du roi de ce pays, qui était une puissante djinniyya appelée Aïcha Qandicha. Il prépara des protections contre les diables et les jnun, les confia à Sidi Ahmed, et le chargea d’aller chercher Aïcha Qandicha. A la suite d’un long voyage, par ses ruses et son audace, Sidi Ahmed réussit à voler au roi du Soudan sa femme et ses instruments de musique, et à échapper aux soldats et aux jnun du roi qui les poursuivaient.


Lorsque Sidi Ahmed et Aïcha Qandicha arrivèrent dans le Zerhoun, ils virent, à côté du figuier qui est aujourd’hui l’arbre sacré d’Aïcha, des gens du village qui pleuraient : Sidi Ali venait de mourir dans sa zawiya. Aïcha Qandicha saisit l’occasion pour disparaître dans la terre en s’enfonçant dans une grotte. Quand Sidi Ahmed vit le cadavre de son maître, de douleur il se donna de grands coups sur la tête avec toutes sortes d’objets – des pierres, des jarres, une hache…– tant et si bien que le sang se mit à couler. Il était dans un état différent de son état habituel, plus proche de Dieu et du monde invisible.


Aïcha Qandicha est une vivante invisible qui peut guérir des maladies. Elle ouvre des portes qui étaient fermées, comme la chance de se marier ou d’avoir des enfants. Elle permet d’éviter les crises des gens habités. Par sa magie et par l’évocation des jnun, elle peut lever le mauvais œil. Elle répare le tort que causent certains sorciers. Certaines femmes croient qu’Aïcha Qandicha habite dans des arbres sacrés aux branches desquels elles accrochent des chiffons multicolores qui sont comme des symboles de quelque chose de secret caché dans leur mémoire. Aïcha Qandicha travaille avec les saints et avec les jnun. Elle aime toutes les couleurs mais ses préférées sont le noir, le vert et le rouge. Elle se nourrit des offrandes et des sacrifices qui lui sont faits. Elle est reine d’un royaume invisible, et dispose d’un grand pouvoir sur les jnun. C’est grâce à ce pouvoir qu’elle peut rendre des services en calmant les jnun qui habitent dans des corps humains. Son monde est un monde de femmes et de couleurs, de parfums, de bougies, de henné et de sang des bêtes ; toutes ces matières produisent le hal, «l’état» où l’invisible devient visible. C’est comme cela que la musique du hal des Hamadcha, Jilala et Gnawa jouent des rôles importants dans tous les phénomènes ayant rapport aux âmes invisibles. Assez agité, Abdelwahed, pour désaltérer sa gorge desséchée par son récit, vide son verre de thé d’un trait.

 

Transe ou crise de possession


Le principe des rituels thérapeutiques appelés «hadra» (présence) tels que pratiqués par les Hamadcha et les autres confréries, consiste, après avoir invoqué Dieu, Ses prophètes et Ses saints pour «s’adosser au bien» et se prémunir des dangers attachés au monde invisible, à provoquer la crise de possession, c’est-à-dire «faire monter» le djinn dans la personne qu’il habite, pour qu’il occupe tout son corps – ce qu’en termes occidentaux on appelle «la transe» – à l’aide de la couleur et de l’encens préféré du djinn et de l’air de musique qui l’attire irrésistiblement.


Une fois le djinn «monté», il parle par la bouche du possédé mais avec sa propre voix, et il est possible d’entrer en relation avec lui, de négocier par un subtil dosage de menaces et de promesses un apaisement des tourments qu’il inflige à l’humain qu’il habite, et d’arriver à sceller un pacte de cohabitation pacifique et harmonieuse entre l’être humain et l’entité invisible qui l’habite – une sorte de contrat d’occupation «en bon père de famille». Le rituel lui même est mené par des hommes, musiciens membres de la confrérie et souvent descendants directs du saint fondateur ; la négociation avec le djinn est en général pratiquée par une femme, elle-même habitée par Lalla Aïcha, qui a appris, lors de son propre traitement et son initiation aux rituels, à convertir la malédiction de la possession en bénédiction, à transmuter la maladie en capacité de guérison – ce qui fait d’elle une médiatrice entre les mondes visible et invisible.


Des descendants masculins de saints musulmans en relation avec le ciel et bénéficiant de la baraka divine… Des femmes habitées par un esprit féminin ayant un pouvoir sur les forces souterraines… La hadra est la mise en «présence» simultanée des forces d’en haut et des forces d’en bas, du ciel et de la terre, de l’invisible par éblouissement et de l’invisible par obscurité. Le couple de Sidi Ahmed et de Lalla Aïcha négocie la paix et l’harmonie entre le monde céleste et le monde chtonien.

 

Salomon et la reine de Saba


Un parallèle s’impose entre ce couple d’un pauvre saint soufi et d’une reine des jnun et un autre couple beaucoup plus ancien – et à la gloire plus universelle –, formé par Salomon/Suleïman et Malika Bilqîs (nom donné par la tradition musulmane à la reine de Saba). Dans les deux cas, après une lutte d’influence, une puissance féminine se soumet volontairement à l’autorité admirative et affectueuse d’un homme. Dans le récit coranique (sourate XXVII), Suleïman, roi d’Israël et prophète, commande une armée de jnun, d’hommes et d’oiseaux et, passant en revue les oiseaux, n’y trouve pas la huppe ; celle-ci revient peu après avec des nouvelles des Saba: J’y ai trouvé une femme: elle règne sur eux, elle est comblée de tous les biens, et elle possède un trône immense. Je l’ai trouvée, elle et son peuple, se prosternant devant le soleil et non pas devant Dieu (23-24). Suleïman confie à la huppe une lettre pour leur reine : Au nom de Dieu qui fait miséricorde, le Miséricordieux  Ne vous enorgueillissez pas devant moi; venez à moi, soumise (30 ; «soumise» - muslimuna - peut également se traduire par «pacifiée» ou «musulmane»).


En guise de réponse – et en manière d’épreuve –, la reine envoie un présent à Suleïman, que celui-ci – incorruptible – refuse. On pourrait dire: partie nulle. Bilqîs refuse l’invitation, Suleïman refuse le présent. Un djinn lettré, bon musulman, offre à son roi de lui ramener le trône de la reine, ce qu’il réalise en un clin d’œil. Cette fois, Bilqîs, intriguée par le prodige et voulant récupérer son trône, se rend avec sa suite à Jérusalem. Elle y reconnaît son trône, bien qu’il ait été maquillé ; en cela, elle franchit à son tour une épreuve. Suleïman lui montre son palais (le Coran ne parle pas de temple). Devant ce qu’elle croit être un grand bassin d’eau, elle ôte ses chausses et relève le bas de sa tunique. Suleïman la détrompe : c’est d’un dallage de verre qu’il s’agit. Emerveillée, elle se soumet (est pacifiée, devient musulmane). Elle mettra sa puissance sur les forces obscures au service de la communauté des croyants.


Comme la coupole tournée vers les ciels qui surmonte un cube enraciné dans la terre, archétype du tombeau de saint, l’harmonie réside dans l’équilibre entre les forces célestes et les forces terrestres – et il semble bien que dans le monde musulman les premières soient plutôt de nature masculine et les secondes plutôt de nature féminine. Qu’en est-il dans les autres mondes?

 

Olivier Abdessalam Ralet est Ethnothérapeute et traducteur de "Les Hamadcha. Une étude d'ethnopsychiatrie maghrébine" par Vincent Crapanzano, Paris, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2000.