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Maroc : Icare et Sisyphe à la fois !

Maroc : Icare et Sisyphe à la fois !

Un pupitre, trois micros et  quatre intervenants, dans une des salles d’audition du parlement hollandais. L’antre de l’une des plus belles démocraties au monde.

La salle est petite, mais quel grand pas, quelle enjambée magistrale,  dans  la dénonciation de la dictature marocaine.

En bout de table, une vieille connaissance, Ahmed Benseddik.

Il écoute s’exprimer Ahmed Rabbae,  en hollandais, cette langue gutturale, qui ressemble presque à l’arabe et qui fait chalouper l’allemand, tout comme le fait le Schwytzerdütch helvétique. 

Notre homme capte des bribes de phrases, qu’il note au vol.

On le sent tendu, nerveux. Il trépigne et s’impatiente.  Il lui hâte de s’exprimer. Dire sa douleur et celle de ses compatriotes.

Soudain, c’est son tour ! On lui donne la parole. On lui offre une tribune.  Il se fait tribun !

Il se surprend à haranguer l’assistance, les marocains de l’exil,   dont il vante le parcours et l'expérience de la démocratie.

Il sermonne aussi, et pointe du doigt les mensonges d’Etat  et  les non-dits, comme ce rapport de l’ONU, sur le développement humain, qui  indique que le Maroc a glissé, doux euphémismes,  de la cent-quatorzième place, en 2010 à la cent-trentième, aujourd’hui.

« Mauvais élève ! » assène-t-il au milieu de l’hilarité de l’assistance

Il livre à l’appréciation de l’assistance, la piètre explication servie par le régime :

« Ces gens-là ne sont pas des scientifiques, ils ne savent pas compter ! ».

Il prêche du haut de sa tribune :

 « Le Maroc a besoin de vous ! Parlez du Maroc chez vous,  mais parlez aussi au Maroc, immunisés que vous êtes par votre nationalité étrangère !.......forcez le système marocain à se démocratiser !»

« Le 20 février, la chance du Maroc ! ».

Il dit :« J’ai rencontré le roi à deux reprises! » 

Pour ton plus grand malheur, serait-on tenté d’ajouter. Ceci expliquant, sans doute, cela.  Intolérable, pour les suppôts du despotisme, jaloux comme des poux et envieux.

Il a osé ! Lui, l’étranger au sérail s’approcher du roi, le toucher, lui sourire, lui donner des documents, le regarder dans les yeux ! Insupportable !

Un mélange d’Icare et de Sisyphe, ce Benseddik.

Rouler sa pierre jusqu’aux sommets,  pour voir les salauds la renvoyer, d’un coup de pied vengeur, au fond de la vallée obscure.

Puis repartir de plus belle, endosser des ailes et se rapprocher du soleil,  pour se voir englouti par les flammes de l’astre brûlant.

Enfer et damnation !

Que de chemin parcouru depuis l’enfance à Fez, jusqu’à ce parlement bienfaiteur où tout n’est que leçon de démocratie et d’écoute et où manquent à l’appel,  ce qui a nourri la tragédie marocaine : policiers, barbouzes, micros, contrôles d’identité et de tenue.

Que de sacrifices et de larmes, pour un Benseddik, ruiné,  détruit, assassiné,  par des truands de bas étage.

Me revient en mémoire, cette phrase qu'il a écrite,au roi, dans sa fameuse lettre, en désespoir de cause et qui n'en finit plus de me hanter:

« Tuez-moi autant de fois que vous le voudrez ! Sans vous soucier des conséquences…Comme, malheureusement, cela est dans votre habitude. »

« Ont-ils », l’espace d’un instant, pensé à sa famille, à son épouse,  à ses enfants? 

Tout le contraire de ce qu’il a vu,  vécu et enduré, se trouve ici,  dans cette petite salle exiguë, mais combien rédemptrice, qui  lui restitue  et la parole et la dignité.

Voilà que le destin ouvre une porte cochère,  quand les tyrans  en ont claqué une autre, pensant avoir brisé un homme et une vie.

Extraordinaire parabole que la sienne, qui  en  rejoint une autre, rappelons-là, pour la petite histoire, celle des milliers de nos compatriotes rifains,  sauvés par cette même démocratie  hollandaise,  des griffes d’Hassan II,  qui ne rêvait que de les voir exterminés de famine et  de maladie,  après qu’il les ait frappés de son glaive meurtrier  et de son ostracisme.

Le despote doit s’en retourner dans sa tombe !

S’il savait que viendrait ce moment, se serait-il abstenu ? Visionnaire qu’ils nous le vendaient ses laudateurs. Comme si aveuglé par la haine, le despote pouvait encore voir autre chose que le sang qu’il répandait.

« Quand vous commencez à déranger les corrompus et les corrupteurs, on vous sort une arme de destruction massive, l’accusation de manque de respect au roi. Vous savez quand on vous sort une grande arme c’est qu’on veut cacher des grands enjeux ! » Poursuit notre ami.

En le regardant discourir, je repense à cet autre ami,  qui s’étonnait qu’il ait, tout de même,  pu  quitter le Maroc et à qui  j’ai rétorqué.

 « C'est la preuve que ceux qui se laissent intimider et réduire au silence,  ont toujours tort ! »

Transcendé, Ahmed  raconte la dilapidation des deniers publics par une  monarchie budgétivore. Il énumère  les chiffres ahurissants et  Indécents !

  • Le budget du palais royal : 230.000.000 d’euros.
  • Le salaire du roi 26.000.000 d’euros.

Tout cela exprimé, il  veut encore, le temps d’une minute, espérer un sursaut du monarque pour réformer les institutions, qui sortirait, ainsi,  par la grande porte.

Il se ravise, soudain, reprenant son réquisitoire contre le despote. C’est que trop de couleuvres avalées, pendant trop longtemps, nuisent aux couleuvres.

Alors le bras se tend, à quarante-cinq degrés,  sous l’horizontale. L’index pointé vers  le linteau de la petite porte. Pas plus haut que ça. Tout au plus un mètre vingt. La hauteur du  lit d’infamie, que Moubarak avait préféré au banc du tribunal, ou encore celle de ce drain routier, d’où fut extirpé Kadhafi, terré comme un rat.

Le despote devra  ramper, s'il veut passer cette porte-là !


Salah Elayoubi