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"La musique tunisienne en situation" de Mustapha Chelbi

"La musique tunisienne en situation" de Mustapha Chelbi

Mustapha Chelbi reprend la plume pour nous parler de musique en général et de musique tunisienne en particulier. C’est un domaine qu’il connaît bien, d’expérience et de savoir. En témoignent :

une thèse de doctorat et moult ouvrages dont ce tout récent La musique tunisienne en situation qui englobe, pratiquement, toutes les idées et tous les principes déjà défendus, mais propose nombre de nouvelles réflexions, en rapport avec les multiples changements survenus : économiques, technologiques, culturels, politiques même, puisque l’auteur, d’emblée, annonce et revendique le statut sociohistorique de la musique.
Livre fécond que ce dernier ouvrage de Mustapha Chelbi, riche d’un contenu multidisciplinaire dont nous n’avions hélas jusqu’ici que très peu profité. Mustapha Chelbi le regrette lui-même; pour lui, la théorie musicale arabe et tunisienne a toujours péché par une absence de regard sur elle-même, et tout particulièrement par une omission «structurelle» de ce qui la situe dans l’histoire, les mouvements et les devenir des sociétés.

Mise en contexte
Ce manque méthodologique et scientifique explique d’ailleurs pourquoi l’auteur tarde à entrer dans le vif du sujet.
En effet, avant d’en venir proprement au cas de la musique tunisienne, Mustapha Chelbi prend soin, pour ainsi dire, de bien mettre les choses dans leur contexte (mise en situation).


Quel contexte?
D’abord une définition (la plus complète possible) de la musique. Curieusement, la musique reste l’art le moins défini, le plus difficile à conceptualiser. Avec un livre, un tableau, dit Mustapha Chelbi, on a affaire à quelque de chose de concret, avec la musique on est, irrémédiablement, dans l’immatériel. Kundera a eu, dans Rencontres, ces mots étonnants : «Il n’y a pas plus sot, écrit-il, que parler musique; au fond, cela se résume à une pauvre impression : c’est beau… ce n’est pas beau…»
Mustapha Chelbi essaie, lui, avec beaucoup de mérite, de cerner, voire de circonscrire un domaine paradoxal, certainement le plus prisé par les hommes, le plus «naturel à eux», mais dans le même temps le plus incompris de tous, parfois, souvent, des experts eux-mêmes.
On a ainsi droit, outre le prélude (iftitah : vocable approprié !), à quasiment, une vingtaine de chapitres «préparatoires» qui traitent, successivement, de psychologie, de spécificité, de variables, de poétique, de sémiotique, de sociologie de la musique. Les éléments de base de la problématique sont ainsi (scientifiquement) posés. Encore mieux : le traitement particulier est précédé aussi d’un long traitement de «l’état des lieux» de la musique arabe et tout particulièrement de son vécu médiatique, à l’heure où, partout dans le monde (a fortiori dans nos pays du Sud), «la culture tradition et la culture éducation  fondent presque sous l’extraordinaire poussée de la culture audio-visuelle».

Des idées forces
Impossible de tout relater, les lecteurs auront le loisir de la découverte, mais des idées force animent cette longue phase préparatoire.
On en a retenu surtout une: celle de la continuité où vivait la musique (faite de traditions et de transmissions, de repères fixes, d’écoutes attentives, d’évolutions prévisibles, d’unité, de réceptions et de goûts) et de la discontinuité qui est aujourd’hui son terrible et inévitable sort. Une discontinuité due à l’explosion des commerces de la musique, des éditions et des télévisions privées qui, en augmentant de façon exponentielle le nombre des artistes, prive l’art musical de sa force symbolique, donc de son impact et de sa pérennité auprès des peuples.
Autre idée force : la subtile dialectique d’une modernité qui aurait (à bien y voir) les qualités de ses défauts. Une modernité qui fait peut-être éclater l’unité des traditions musicales, qui disperse et fragilise à coup sûr les écoutes, mais dont on ne voit pas assez l’énorme avantage (insiste Mustapha Chelbi) d’enrichir, dans le même temps, notre palette musicale en nous ouvrant vite et bien (technologies aidant) à toutes les musiques et à toutes les cultures du monde. Plus j’écoute de musiques, dit Mustapha Chelbi, et plus je m’accomplis.

Zones d’ombre

Les paradoxes et les «dialectiques» jalonnent, du reste, tous les développements qui suivent et qui intéressent le cas particulier de la musique tunisienne. Parfois même l’impression est que l’auteur se contredit volontiers. La partie consacrée au mezoued laisse, par exemple, un peu perplexe. Mustapha Chelbi semble, des pages durant, défendre les musiques populaires en tant que telles, en tant que répondants (à l’instar du raï et du rap ailleurs, à l’instar du rock et du disco avant) aux aspirations (frustrées) des jeunes publics. Simultanément, pourtant, il laisse discrètement entendre que le mezoued n’est pas pour autant la musique idéale.
Mustapha Chelbi va même jusqu’a proposer la solution (peut-être aussi paradoxale) de substituer au mezoued «le malouf populaire des confréries». Sincèrement, nous avons du mal à comprendre exactement de quoi il s’agit. En Algérie il y a le «Hawzi», forme dialectale de «la Sanaâ» (d’origine andalouse), au Maroc, aussi, on développe et pratique des expressions vulgarisées de la Alâ. Ce que l’on sait du malouf tunisien c’est qu’il est certes plus tunisien qu’andalou, parce que, longtemps influencé par la Aïssaouia, mais quand on parle de malouf des «Zaouïa»,  que désigne-t-on au juste ? Un art populaire autonome? Sacré ou profane ? Mustapha Chelbi cite La Noubat El Ballout, est-ce de cela qu’il s’agit ? Ou alors devra-t-on se référer aux suites (Slassel) de mezoued, qui chantent, elles, dans une prosodie typiquement populaire, la gloire des saints de Tunisie?
Quelques «zones d’ombre» donc, quelques informations sujettes au doute aussi (Sibouni ya nass,  par exemple, est une composition de Sayyed Darwish, et non point de Sabah Fakhri, de même que «les dawrs», qui naquirent en Egypte pour contrer la musique turque, uniquement, spécialement!), mais tout compte fait, un ouvrage très utile, agréable à lire, principalement au niveau de l’approche générale de la musique. Pour la critique musicale surtout, dont le défaut courant (hélas) est de ressasser des «doléances sans suite et sans effets», l’occasion est offerte, ici, d’aborder la question musicale autrement, sous de plus riches et de fructueuses perspectives. En librairie.


Khaled TEBOURBI

Source: La Presse