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"Il faut sauver le Malhoun !" - Abdallah Bouhamidi

"Il faut sauver le Malhoun !" - Abdallah Bouhamidi

  
Voilà, j’ai honte d’être nous !!! Ça ne veut rien dire ? C’est bien à la mesure de l’absurdité de ce que je vis en ce moment et de la confusion mentale dans laquelle cela me met. Tel que vous me voyez là, j’en suis à me demander de quelle facétie génético-géographique j’ai pu naître marocain. Bon disons que mes parents y sont pour quelque chose et rassurez-vous, ce n’est pas une découverte pour moi. Je suis seulement surpris que des gens aussi bien et que j’ai en très haute estime, n’aient pas eu l’idée de se faire naturaliser, mongols, martiens ou arracheurs de dents avant de me commettre.On l’aura compris : je suis en colère ! Et il y a de quoi !!!

L’un des plus beaux fleurons de la culture et de l’âme de ce pays, je veux parler du Malhoun est désormais tronqué, mutilé, amoindri, émasculé par je ne sais quels pisse-froid, quels ramollis du bulbe, et quels vides du cœur !!! 

Castration identitaire

Savez-vous qu’il est désormais quasi impossible ( le « quasi » est là pour maintenir encore un peu d’espoir et ne pas trop se laisser aller à la dépression) de trouver un enregistrement intégral des quassidas comme « Fatma » de Driss Ben Ali Al Malki ou de « l’Orage » (Raad) de Ben Smaïl ou toute autre grande œuvre de cet art unique et si intimement lié à notre identité qu’en le mutilant, c’est bien nous que l’on appauvrit, qu’on tronque et que l’on castre profond ?

Je l’aimais moi, « Fatma » avec ses seins en forme de pommes de la meilleure souche, son nombril en cristal, son jardin parfumé, enfoui sous sa ceinture et confronté, soi dit en passant à la déloyale autant qu’inconvenante concurrence de son « khsar » irrévérencieux. Elle m’ensorcelait moi, Fatma tout autant que ses sœurs « Ghouita », « Daouia » et autres « Aouicha » et son « Khelkhal » perdu par son amant distrait dont je suivais les angoisses et les lamentations avec un plaisir et une délectation renouvelés à chaque écoute.

Au voleur !!
http://img.over-blog.com/221x300/1/50/59/42/Mohamed-el-fassi/photos-historique-maroc/mohamed-bouzoubaa-chanteur-de-malhoun.jpg
Dans la nouvelle « Fatma », il ne lui reste plus de corps que la tête et les pieds, que dis-je ?, les orteils. Le reste a disparu, subtilisé , volé par on ne sait qui et pour on ne sait pourquoi, laissant un vide vertigineux et une grande frustration. Fatma est devenue une pâle image d’elle-même, un fantôme asexué, une quasi morte, déjà rendue muette par la connerie qui la grignote en même temps, surtout que l’on ne s’y trompe pas, qu’elle nous suce la moelle. 

Et ce ne sont pas les vagissements d’eunuque poudré de Bouzoubaa (le jeune, plutôt le vieux jeune) qui pourraient me consoler ni adoucir ma colère. Bien au contraire !!! 

À l’assassin !!! À l’hérétique !!!

Cet homme indigne héritier de son illustre père commet la double outrecuidance d’une interprétation obscène et castrée sur une musique diarrhéique. 

« Tonnerre » de Zeus !!!
http://img.over-blog.com/300x225/1/50/59/42/Mohamed-el-fassi/haj-houssine-toulali.jpg
J’adorais, « Raad » (le tonnerre ou l’orage) de Ben Smaïl. Quelle force, quel sens de la liberté poussé à un point certainement encore inégalé dans nos arts !! 

Ben Smaïl (Je tiens son histoire de feu Haj Houssine Toulali) était un prodigieux poète de la fin du XIX ème siècle , début du XXème. Dans ce morceau d’anthologie, , Ben Smaïl se lance dans une allégorie grandiose du désir d’autant plus fort qu’il est retenu comme un attelage de chevaux jeunes , fougueux et impatients. Imaginez un peu et réécoutez attentivement « Raad » pour ceux qui ont la chance et désormais le privilège d’en posséder une version complète, Ben Smaïl y réussit l’exploit d’une allégorie double. Une allégorie dans une autre !!! 

De tous les poètes du Malhoun, cet homme mort empoisonné par ses rivaux à l’âge de 26 ans, était certainement le plus grand, le plus talentueux, le plus audacieux, le plus littéraire. Pour l’audace peut-on proposer plus libre que ces vers de l’introduction de « Raad » ? :

« Ô mon ami, mon aimée m’a rendu visite  hier alors que je jeûnais
Je n’ai pu m’en empêcher et j’ai cueilli sa fleur
Ils ont dit que je n’avais pas respecté le Ramadan.
Abandonné, j’en étais malade
Et n’est il pas prescrit mon ami très cher
Que celui qui est malade est dispensé de jeûne ? »

À ses possibles censeurs, il répond par avance que ses vers ne sont pas destinés aux ignares, ceux qui sont trop stupides pour aller au delà du sens premier des mots et qu’en réalité il n’a jamais enfreint le Ramadan. Ses vers sont un bouquet offert pour le plaisir des gens de savoir et de sensibilité. « Laissons donc les ignorants à leur ignorance… »

Ben Smaïl avait été découvert à l’âge de 15 ans par un vizir de Moulay Hafid qui l’avait introduit dans la cour du Sultan . Ce dernier qui ne dédaignait pas à la composition  de poèmes du Malhoun ainsi que son vizir, surent apprécier le jeune prodige à sa juste mesure. Les jaloux aussi puisqu’ils le firent empoisonner par une des concubines du palais. Ce qui lui donna selon la légende l’occasion, alors qu’il se savait mourant, de composer un dernier poème aussi prodigieux que le reste de son œuvre :

« Ne me plaignez pas dans l’état où je suis
Je viens témoigner et expier
Ô mes juges , j’ai été victime d’un grain de beauté sur une rose .. »

Le plus beau, c’est que ce poème était un plaidoyer pour demander le pardon pour celle qui l’aurait empoisonné. 

On vient tout juste de l’assassiner une deuxième fois en coupant à la hache dans son œuvre. Une vraie boucherie.
Cet homme qui vivait dans un Maroc, féodal et décadent qui allait tomber comme un fruit trop mûr dans l’escarcelle du colonialisme n’en reviendrait certainement pas de voir la veulerie et la médiocrité régner en maîtresses sur ce pays.

Comment le crime  a été possible ?

Vous-vous doutez bien que j’ai essayé de comprendre en demandant à chaque fois que ma recherche d’une version intégrale de l’une ou l’autre de ces quassidas, faisait chou blanc, si l’on savait quelque chose des coups de sabre portés contre le Malhoun ? Personne n’a su me donner une réponse satisfaisante. C’est à peine si l’on ne m’a pas traité de croulant de m’intéresser à des choses aussi vieilles. « Qui s’intéresse encore à ces choses là ? » me dira un marchand de CD qui ne savait pas qu’on avait changé quoi que ce soit à ces poèmes « que personne ne réclame …)

On m’a parlé de tout et de n’importe quoi. Le plus gros n’importe quoi m’a été proféré par un marchand de disques à Meknès, la ville Toulali. Cet hurluberlu ne trouva rien d’autre à me frire que le fait comme un évidence que ce genre de musique ancienne ne trouvait plus de clientèle. Tel quel !!! À Meknès, la ville de Sidi Abderrahmane El Mejdoub qui a dit, en son temps, tout le bien qu’il pensait des Meknassis. 

Exit donc Toulali désormais non vendable, non solvable, sans plus aucune valeur marchande.

Une autre explication me fut donnée dans la foulée par un autre marchand du temple :

L’abrègement des qasidas obéirait à des impératifs commerciaux : « Nous somme à l’ère de la vitesse, il n’y plus de public pour des musiques trop longues. » Me dit le philosophe. Vue la vitesse à laquelle le marché nous rend cons, il doit avoir raison. Ça me paraît plus clair maintenant :

À l’époque du coitus interruptus intellectuel, l’érotisme subtil de « Fatma » ne tient ni dans les boîtes , ni dans les méninges zombinizées du sacro-saint public .

Ce « public » là aux caprices castrateurs, ne sait pas qu’il est mort. Quelqu’un devrait avoir la générosité de l’en informer.

À la fosse commune le « Public » !!!

En fait, il a bon dos le « Public ». On lui prête selon moi, des pouvoirs qu’il n’a pas. La réalité est que ce n’est pas le public qui fait le marché. C’est le marché qui fait le public. 

Les grands maîtres du Malhoun avaient l’habitude de signer leur œuvre d’une charge contre les imbéciles, les ignares et les censeurs. On voit bien à les entendre qu’ils avaient fort à faire. S’ils revenaient parmi nous, parions qu’ils auraient encore du pain sur la planche.

Le choléra et le typhus

J’ai également un moment pensé aux effets d’une censure plus ou moins sournoise en ces temps de rabat-joie généralisé, de tartufferies ambiantes et de contrition pudibonde qui sert de foi à des gens qui ont fait de l’ignorance et de l’obscurantisme un credo.

Apparemment, il n’en serait rien. Ce n’est donc pas le choléra du fanatisme. Cette fois, c’est le typhus du tout profit à bon compte qui aurait frappé. 

Aux deux ma rage et ma colère vont de manière aussi intense qu’inquiète pour ce que nous somme devenus. Quand on y pense : quelle régression en un siècle ? Réveillons-nous !!!

Les algériens l’ont compris eux qui dans une belle édition de l’UNESCO ont publié certaines de ces chefs d’œuvre dans un ouvrage « Les grands maîtres Algériens du Chaabi et de Hawzi » ed. El Ouns , Paris 1996. Ma première réaction fut de colère là aussi devant ce qui me parut d’abord un  abus alors qu’il s’agit là d’une œuvre de sauvegarde pour laquelle je tiens à exprimer ma reconnaissance.

Il est plus que temps d’agir. Je lance donc un appel solennel  à tous les vrais amoureux de cet art ainsi qu’à tous ceux qui voudraient le découvrir : Sauvons le Malhoun !

Je propose que tous ceux qui possèdent des versions intégrales des Qasidas les publient sur Youtube par exemple. (Si vous avez une idée meilleure, faites le moi savoir. Je suis preneur). Vous pouvez aussi me les envoyer sur « Facebook ». Après vérification des contenus et obtention des autorisations légales, une compilation des qasidas intégrales serait publiée. Cela serait fait selon les modalités définies par un groupe de « secouristes » du Malhoun.

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