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Chronique hebdomadaire (Challenge Hebdo) : 1200 ans d’exil par Mohammed Ennaji

Chronique hebdomadaire (Challenge Hebdo) : 1200 ans d’exil par Mohammed Ennaji

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Fêter en grande pompe les 1200 ans d’existence de Fès, comme on l’a fait il n’y a pas si longtemps, me rappelle outrageusement mes 1200 ans d’exil. Je me réveille, tout d’un coup, en inconnu dans mon propre pays. Je suis sans doute de ceux du Maroc inutile ou ainsi dit. Mais je sors enfin de mon anonymat. Je ne parcours plus cette terre en travailleur saisonnier, en pasteur nomadisant, ou en bonne à tout faire au service  des grandes maisons. Je suis là désormais en héritier à part entière réclamant son dû. J’ai déjà élevé ma voix par le passé, mais on m’a enjoint, manu militari, de me taire ; on m’a dépouillé de ma tablette de protestataire sonnant le tocsin pour le réveil de son pays. Et l’on m’a condamné à une réclusion voulue perpétuelle. Et, depuis, on a tout fait en vue d’étouffer ma voix. Mais je suis là, pour ne plus bouger, pour ne plus céder une parcelle de ma terre et de ma mémoire. Je suis de retour malgré le bâillon et contre l’oubli. Mon exil premier, celui de mes Mille deux cent ans à moi, m’a cantonné avec les miens dans nos maigres prairies, dans nos plaines desséchées, dans les contreforts et dans la solitude des hauteurs. J’y ai erré longtemps sans trop savoir pourquoi. Mon exil présent est celui de l’exclusion, du racisme et de la haine. Je revendique de fêter mon anniversaire légitime. Serait-ce celui du silence qui me fut et m’est toujours imposé. Je veux crier sur les toits ma douleur d’opprimé et de tenu à l’écart de ses propres affaires. Je suis déjà dans la rue et j’use d’un langage nouveau pour dire ma révolte contre ceux qui m’ont longtemps condamné à végéter dans les solitudes. Je veux consigner sur les tablettes de l’avenir mes certitudes sur mon identité et mes appartenances. Mes rêves de grandeur pour ma terre et de convivialité pour mon peuple.

J’en veux à ceux qui ont fêté et fêtent toujours avec leur arrogance coutumière 1200 ans d’une gloire et d’une existence qui ne leur appartiennent pas. J’aime Fès, mais pas celle de l’oligarchie qui fructifie en son nom un capital, un patrimoine qui ne lui appartiennent pas. J’aime Fès, celle qui n’est qu’une pièce dans un puzzle plus large, plus étendu. Celle qui trouve ses racines dans le Sud pourvoyeur d’or et de spiritualité, dans les plaines qui lui procurent sa provende, dans les tribus guerrières qui la protègent, dans les mers lointaines qui lui ont longtemps assuré une ouverture sur le monde. C’est ce complexe irrigué par la vigueur des tribus sahariennes et montagnardes qui a donné son éclat à la cité. Ce n’est pas la bourgeoisie boutiquière et jouisseuse  qui a inventé cette ville chargée de trésors de notre mémoire à tous. Comme Marrakech et d’autres cités, elle est le fruit de cette sève puissante qui monte du désert. Mais voilà qu’en mal de capital à négocier, des boutiquiers sans envergure qui réalisent sur le marché des mémoires les reliques d’une ville abandonnée par l’industrie et les affaires au profit d’autres contrées. Sans vergogne, ils ont immatriculé en leur nom la mémoire d’un peuple entier en s’appropriant la gloire passée et falsifiée d’une ville.

Ils ne perdent rien pour attendre ! Voilà que ma mémoire me revient, voilà que tous ses volets jusque-là tronqués reprennent doucement mais implacablement leur place. Demain je les rappellerai à l’ordre. Je leur dirai désormais que cette ville est d’abord mienne. Elle est le fruit du travail et de la peine de tous ces exilés qui, comme moi, ont été relégués dans l’oubli. Demain je fêterai le véritable anniversaire de mon identité retrouvée, celle où il n’y a ni artifices ni mensonges. Celle de la gloire et de l’exil qui sont l’envers et l’endroit d’une même présence. Celle du fellah et de l’ouvrier, du travailleur manuel et intellectuel, de tous ceux qui triment pour sortir ce pays de l’obscurité où les boutiquiers et les rentiers l’ont longtemps confiné. La mémoire que je revendique est toute jeune et n’a de souci que d’avenir. Elle entend concilier Fès avec son terroir, avec ses partenaires qui ont fait sa renommée. Elle entend dénoncer l’oligarchie qui sème la haine entre les enfants de ce pays qu’ils ne pensent qu’en mémoire éclatée. Fès, comme Sijilmassa, comme Tiznit, comme Essaouira, comme Marrakech, ne vous appartient pas. Vous n’avez nul droit de les revendiquer. Vous, qui n’êtes que des spoliateurs, vous êtes destinés demain, tout au plus, aux poubelles de l’histoire. Fès est, quant à elle, pour toujours, dans nos coeurs !

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