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Belphégor, nouvelle tirée de Machiavel

Belphégor, nouvelle tirée de Machiavel

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/74/Belphegor.jpg

Nouvelle tirée de Machiavel Le poème « Belphégor » a été dédié à la tragédienne Mademoiselle Marie Desmares, épouse de l’acteur Charles Cheviller, dite la Champmeslé (1642-1698). C’est elle qui créa la plupart des grandes héroïnes de Racine (Bérénice, Monime, Iphigénie, Phèdre). Elle deviendra d’ailleurs la maîtresse du poète tragique après son interprétation d’Andromaque (1670). 

Furetière prétend que La Fontaine a dédié sa fable à la tragédienne pour la remercier d’avoir fait circuler sous le manteau ses « Nouveaux contes ». En fait, l’auteur du « Roman bourgeois » exagère un peu on sait que la Champmeslé était une grande amie du fabuliste.
Nous nous trouvons une fois encore devant un poème qui est plus un conte qu’ une fable. Mais la volonté de La Fontaine fut de la publier à la fin de son livre de fables. 
L’histoire raconte les aventures galantes du démon Belphégor, envoyé sur la terre par la volonté d’un Satan fort placide. Une histoire galante donc, dans la veine de celles que nous venons de lire depuis quelques temps « Philémon et Baucis », « La Matrone d’Ephèse »). Pourtant, La Fontaine avait été, bien malgré lui, contraint de renier ses contes. Il s’agit d’une des deux histoires (*) inspirées par l’écrivain, homme politique et philosophe italien Niccolo Machiavelli, dit Machiavel (1469-1527) ; son titre « Très plaisante nouvelle » ; son thème « Belphégor, archidiable, est envoyé par Pluton en ce monde, avec l’obligation de prendre femme. Il arrive, se marie, mais ne pouvant supporter sa superbe, il aime mieux retourner en Enfer que de rester avec elle. » (cité dans « La Fontaine - Œuvres complètes, tome I » ; préface par E. Pilon ; édition établie et annotée par R. Groos et J. Schiffrin ; NRF Gallimard ; bibliothèque de la Pléiade ; 1954, p.848).

(*) Pour l’autre histoire inspirée de Machiavel, voir le conte « La Mandragore »

Un jour Satan, Monarque des enfers, 
Faisait passer ses sujets en revue. 
Là confondus tous les états divers, 
Princes et Rois, et la tourbe menue, 
Jetaient maint pleur, poussaient maint et maint cri, 
Tant que Satan en était étourdi. 
Il demandait en passant à chaque âme : 
Qui t'a jetée en l'éternelle flamme ? 
L'une disait : hélas c'est mon mari ; 
L'autre aussitôt répondait : c'est ma femme. 
Tant et tant fut ce discours répété, 
Qu'enfin Satan dit en plein consistoire : 
Si ces gens-ci disent la vérité 
Il est aisé d'augmenter notre gloire. 
Nous n'avons donc qu'à le vérifier. 
Pour cet effet, il nous faut envoyer 
Quelque démon plein d'art et de prudence ; 
Qui non content d'observer avec soin 
Tous les hymens dont il sera témoin, 
Y joigne aussi sa propre expérience. 
Le Prince ayant proposé sa sentence, 
Le noir Sénat suivit tout d'une voix. 
De Belphégor aussitôt on fit choix. 
Ce diable était tout yeux et tout oreilles, 
Grand éplucheur, clairvoyant à merveilles, 
Capable enfin de pénétrer dans tout, 
Et de pousser l'examen jusqu'au bout. 
Pour subvenir aux frais de l'entreprise, 
On lui donna mainte et mainte remise, 
Toutes à vue, et qu'en lieux différents 
Il pût toucher par des correspondants. 
Quant au surplus, les fortunes humaines, 
Les biens, les maux, les plaisirs et les peines, 
Bref ce qui suit notre condition, 
Fut une annexe à sa légation. 
Il se pouvait tirer d'affliction, 
Par ses bons tours et par son industrie, 
Mais non mourir, ni revoir sa patrie, 
Qu'il n'eût ici consumé certain temps : 
Sa mission devait durer dix ans. 
Le voilà donc qui traverse et qui passe 
Ce que le Ciel voulut mettre d'espace 
Entre ce monde et l'éternelle nuit ; 
Il n'en mit guère, un moment y conduit. 
Notre démon s'établit à Florence, 
Ville pour lors de luxe et de dépense. 
Même il la crut propre pour le trafic. 
Là sous le nom du seigneur Roderic, 
Il se logea, meubla, comme un riche homme ; 
Grosse maison, grand train, nombre de gens ; 
Anticipant tous les jours sur la somme 
Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans. 
On s'étonnait d'une telle bombance. 
Il tenait table, avait de tous côtés 
Gens à ses frais, soit pour ses voluptés, 
Soit pour le faste et la magnificence. 
L'un des plaisirs où plus il dépensa 
Fut la louange : Apollon l'encensa ; 
Car il est maître en l'art de flatterie. 
Diable n'eut onc tant d'honneurs en sa vie. 
Son coeur devint le but de tous les traits 
Qu'amour lançait : il n'était point de belle 
Qui n'employât ce qu'elle avait d'attraits 
Pour le gagner, tant sauvage fût-elle : 
Car de trouver une seule rebelle, 
Ce n'est la mode à gens de qui la main 
Par les présents s'aplanit tout chemin. 
C'est un ressort en tous desseins utile. 
Je l'ai jà dit, et le redis encor ; 
Je ne connais d'autre premier mobile 
Dans l'Univers, que l'argent et que l'or. 
Notre envoyé cependant tenait compte 
De chaque hymen, en journaux différents ; 
L'un, des époux satisfaits et contents, 
Si peu rempli que le diable en eut honte. 
L'autre journal incontinent fut plein. 
A Belphégor il ne restait enfin 
Que d'éprouver la chose par lui-même. 
Certaine fille à Florence était lors ; 
Belle, et bien faite, et peu d'autres trésors ; 
Noble d'ailleurs, mais d'un orgueil extrême ; 
Et d'autant plus que de quelque vertu 
Un tel orgueil paraissait revêtu. 
Pour Roderic on en fit la demande. 
Le Père dit que Madame Honnesta, 
C'était son nom, avait eu jusques là 
Force partis ; 
mais que parmi la bande 
Il pourrait bien Roderic préférer, 
Et demandait temps pour délibérer. 
On en convient. Le poursuivant s'applique 
A gagner celle où ses voeux s'adressaient. 
Fêtes et bals, sérénades, musique, 
Cadeaux, festins, bien fort appetissaient, 
Altéraient fort le fonds de l'ambassade. 
Il n'y plaint rien, en use en grand Seigneur, 
S'épuise en dons : l'autre se persuade 
Qu'elle lui fait encor beaucoup d'honneur. 
Conclusion, qu'après force prières, 
Et des façons de toutes les manières, 
Il eut un oui de Madame Honnesta. 
Auparavant le Notaire y passa : 
Dont Belphégor se moquant en son âme : 
Hé quoi, dit-il, on acquiert une femme 
Comme un château ! Ces gens ont tout gâté. 
Il eut raison : ôtez d'entre les hommes 
La simple foi, le meilleur est ôté. 
Nous nous jetons, pauvres gens que nous sommes, 
Dans les procès en prenant le revers. 
Les si, les cas, les contrats sont la porte 
Par où la noise entra dans l'univers : 
N'espérons pas que jamais elle en sorte. 
Solennités et lois n'empêchent pas 
Qu'avec l'hymen amour n'ait des débats. 
C'est le coeur seul qui peut rendre tranquille. 
Le coeur fait tout, le reste est inutile. 
Qu'ainsi ne soit, voyons d'autres états. 
Chez les amis tout s'excuse, tout passe ; 
Chez les Amants tout plaît, tout est parfait ; 
Chez les Epoux tout ennuie et tout lasse. 
Le devoir nuit : chacun est ainsi fait. 
Mais, dira-t-on, n'est-il en nulles guises 
D'heureux ménage ? Après mûr examen, 
J'appelle un bon, voire un parfait hymen, 
Quand les conjoints se souffrent leurs sottises. 
Sur ce point-là c'est assez raisonné : 
Dès que chez lui le Diable eut amené 
Son épousée, il jugea par lui-même 
Ce qu'est l'hymen avec un tel démon : 
Toujours débats, toujours quelque sermon 
Plein de sottise en un degré suprême. 
Le bruit fut tel que Madame Honnesta 
Plus d'une fois les voisins éveilla : 
Plus d'une fois on courut à la noise : 
Il lui fallait quelque simple bourgeoise, 
Ce disait-elle : un petit trafiquant 
Traiter ainsi les filles de mon rang ! 
Méritait-il femme si vertueuse ? 
Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse : 
J'en ai regret et si je faisais bien 
Il n'est pas sûr qu'Honnesta ne fit rien : 
Ces prudes-là nous en font bien accroire. 
Nos deux Epoux, à ce que dit l'histoire, 
Sans disputer n'étaient pas un moment. 
Souvent leur guerre avait pour fondement 
Le jeu, la jupe ou quelque ameublement, 
D'été, d'hiver, d'entre-temps, bref un monde 
D'inventions propres à tout gâter. 
Le pauvre diable eut lieu de regretter 
De l'autre enfer la demeure profonde. 
Pour comble enfin Roderic épousa 
La parenté de Madame Honnesta, 
Ayant sans cesse et le père et la mère, 
Et la grand'soeur avec le petit frère ; 
De ses deniers mariant la grand'soeur, 
Et du petit payant le précepteur. 
Je n'ai pas dit la principale cause 
De sa ruine infaillible accident ; 
Et j'oubliais qu'il eut un intendant. 
Un intendant ? Qu'est-ce que cette chose ? 
Je définis cet être un animal 
Qui comme on dit sait pécher en eau trouble, 
Et plus le bien de son maître va mal, 
Plus le sien croît, plus son profit redouble ? 
Tant qu'aisément lui-même achèterait 
Ce qui de net au Seigneur resterait : 
Dont par raison bien et dûment déduite 
On pourrait voir chaque chose réduite 
En son état, s'il arrivait qu'un jour 
L'autre devînt l'Intendant à son tour, 
Car regagnant ce qu'il eut étant maître, 
Ils reprendraient tous deux leur premier être. 
Le seul recours du pauvre Roderic, 
Son seul espoir, était certain trafic 
Qu'il prétendait devoir remplir sa bourse, 
Espoir douteux, incertaine ressource. 
Il était dit que tout serait fatal 
A notre époux, ainsi tout alla mal. 
Ses agents tels que la plupart des nôtres, 
En abusaient : il perdit un vaisseau, 
Et vit aller le commerce à vau-l'eau, 
Trompé des uns, mal servi par les autres. 
Il emprunta. Quand ce vint à payer, 
Et qu'à sa porte il vit le créancier, 
Force lui fut d'esquiver par la fuite, 
Gagnant les champs, où de l'âpre poursuite 
Il se sauva chez un certain fermier, 
En certain coin remparé de fumier. 
A Matheo, c'était le nom du Sire, 
Sans tant tourner il dit ce qu'il était ; 
Qu'un double mal chez lui le tourmentait, 
Ses créanciers et sa femme encor pire : 
Qu'il n'y savait remède que d'entrer 
Au corps des gens, et de s'y remparer, 
D'y tenir bon : irait-on là le prendre ? 
Dame Honnesta viendrait-elle y prôner 
Qu'elle a regret de se bien gouverner ? 
Chose ennuyeuse et qu'il est las d'entendre. 
Que de ces corps trois fois il sortirait 
Sitôt que lui Matheo l'en prierait ; 
Trois fois sans plus et ce pour récompense 
De l'avoir mis à couvert des Sergens. 
Tout aussitôt l'Ambassadeur commence 
Avec grand bruit d'entrer au corps des gens. 
Ce que le sien, ouvrage fantastique, 
Devint alors, l'histoire n'en dit rien. 
Son coup d'essai fut une fille unique 
Où le galant se trouvait assez bien ; 
Mais Matheo moyennant grosse somme 
L'en fit sortir au premier mot qu'il dit. 
C'était à Naples, il se transporte à Rome ; 
Saisit un corps : Matheo l'en bannit, 
Le chasse encore : autre somme nouvelle. 
Trois fois enfin, toujours d'un corps femelle, 
Remarquez bien, notre Diable sortit. 
Le Roi de Naples avait lors une fille, 
Honneur du sexe, espoir de sa famille ; 
Maint jeune prince était son poursuivant. 
Là d'Honnesta Belphégor se sauvant, 
On ne le put tirer de cet asile. 
Il n'était bruit aux champs comme à la ville 
Que d'un manant qui chassait les esprits. 
Cent mille écus d'abord lui sont promis. 
Bien affligé de manquer cette somme 
(Car ces trois fois l'empêchaient d'espérer 
Que Belphégor se laissât conjurer) 
Il la refuse : il se dit un pauvre homme, 
Pauvre pécheur, qui sans savoir comment, 
Sans dons du Ciel, par hasard seulement, 
De quelques corps a chassé quelque Diable, 
Apparemment chétif, et misérable, 
Et ne connaît celui-ci nullement. 
Il a beau dire ; on le force, on l'amène, 
On le menace, on lui dit que sous peine 
D'être pendu, d'être mis haut et court 
En un gibet, il faut que sa puissance 
Se manifeste avant la fin du jour. 
Dès l'heure même on vous met en présence 
Notre Démon et son Conjurateur. 
D'un tel combat le Prince est spectateur. 
Chacun y court : n'est fils de bonne mère 
Qui pour le voir ne quitte toute affaire. 
D'un côté sont le gibet et la hart, 
Cent mille écus bien comptés d'autre part. 
Matheo tremble, et lorgne la finance. 
L'esprit malin voyant sa contenance, 
Riait sous cape, alléguait les trois fois ; 
Dont Matheo suait en son harnois, 
Pressait, priait, conjurait avec larmes. 
Le tout en vain : plus il est en alarmes, 
Plus l'autre rit. Enfin le manant dit 
Que sur ce Diable il n'avait nul crédit. 
On vous le happe et mène à la potence. 
Comme il allait haranguer l'assistance, 
Nécessité lui suggéra ce tour : 
Il dit tout bas qu'on battît le tambour, 
Ce qui fut fait ; de quoi l'esprit immonde 
Un peu surpris au manant demanda : 
Pourquoi ce bruit ? coquin, qu'entends-je là ? 
L'autre répond : C'est Madame Honnesta 
Qui vous réclame, et va pour tout le monde 
Cherchant l'époux que le Ciel lui donna. 
Incontinent le Diable décampa, 
S'enfuit au fond des enfers et conta 
Tout le succès qu'avait eu son voyage : 
Sire, dit-il, le noeud du mariage 
Damne aussi dru qu'aucuns autres états. 
Votre grandeur voit tomber ici-bas, 
Non par flocons, mais menu comme pluie, 
Ceux que l'hymen fait de sa confrérie, 
J'ai par moi-même examiné le cas. 
Non que de soi la chose ne soit bonne : 
Elle eut jadis un plus heureux destin ; 
Mais comment tout se corrompt à la fin, 
Plus beau fleuron n'est en votre couronne. 
Satan le crut : il fut récompensé ; 
Encore qu'il eût son retour avancé ; 
Car qu'eût-il fait ? Ce n'était pas merveilles 
Qu'ayant sans cesse un Diable à ses oreilles, 
Toujours le même et toujours sur un ton, 
Il fût contraint d'enfiler la venelle ; 
Dans les enfers encore en change-t-on ; 
L'autre peine est à mon sens plus cruelle. 
Je voudrais voir quelque Saint y durer. 
Elle eût à Job fait tourner la cervelle. 
De tout ceci que prétends-je inférer ? 
Premièrement je ne sais pire chose 
Que de changer son logis en prison ; 
En second lieu si par quelque raison 
Votre ascendant à l'hymen vous expose, 
N'épousez point d'Honnesta s'il se peut ; 
N'a pas pourtant une Honnesta qui veut. 

 

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