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Avec le début de l'émigration massive des marocains vers l'Europe dans les années 60, le thème du licite et de l'illicite chanté par les premiers rais Chleuhs va laisser la place, dans la chanson marocaine sur l'immigration, à ceux sur les conditions inhumaines du recrutement, les tracasseries administratives pour obtenir le passeport vert dans l'espoir de bâtir une vie meilleure, et à celui du Ghorba des travailleurs immigrés. En plus de la région du Souss, la chanson marocaine sur l'immigration va s'étendre à d'autres régions du Maroc, surtout la région du Maroc oriental avec les Chioukhs de Berkane et de Oujda comme Cheikh Ahmed Liou, Cheikh Ali Tinissani (1921-2006) ou encore Cheikh Mohamed El Younsi qui ont tous chanté des versions différentes d'une même chanson le  "Passeport Lakhdar".





Le Cheikh Mohamed Ben Ahmed Younsi (né dans la région d'Ahfir en 1927- décédé à Berkane, le 27 août 2008) est un chanteur-compositeur connu pour le célèbre titre Passeport lakhdar. Il fut parmi les grands maîtres de la chanson populaire marocaine et de la chanson de l'immigration.




Né en 1927 dans la tribu d'Ouled Manguer (Beni Snassen), située dans la région rurale d'Ahfir, il a fréquenté l'école coranique de son village tout en s'exerçant dans le style bédouin en interprétant ses propres qaçaid (poèmes monométriques).


Exerçant son art entre le Maroc et l'Algérie, Cheikh Younsi émigre en France en 1956, puis une deuxième fois en 1960, avant de retourner s'installer définitivement à Berkane ce qui influencera toute son existance et son parcours artistique futur.


En découvrant les conditions de vie et préoccupation des travailleurs immigrés isolé dans leur solitude, Cheikh Younsi fera de ce sujet l'un des principaux thèmes de prédilection.


En 1965, il enregistre la fameuse chanson du Passeport lakhdar devenue le symbole des vicissitudes et tourments de l'immigration. Cette chanson, qui a connu un succès énorme, a été reprise par de nombreux artistes marocains et algériens comme Ahmed Liou, Abdellah Magana, Cheikh Mohamed Mazouni (inspirant toujours plusieurs chanteurs de raï et de chansons de variété, comme par exemple Rachid Taha ou encore l'Orchestre national de Barbès) ou encore Cheikh Saïd Boutaiba.


Il nous décrit  par exemple dans cette élèbre chanson comment s'effectuait la visite médicale des postulants à l'émigration dans la région de Oujda Berkane. Examen des yeux, prise de sang, mesure de tension, sélection physique, et en fin de parcours la corruption généralisée pour avoir le contrat de travail à l'étranger. Même avec le contrat et une fois sur place, l'immigré reste toujours soumis au contrôle médical pour conserver la carte de travail.


 


Sans la carte de travail, l'emploi t'est interdit


Si tu es embauché le matin, ils viendront te chasser le soir


Avec le contrat, il te faut d'abord la visite médicale


Va chez les médecins qui contrôleront tes yeux, et mesureront ta tension


Toi tu es debout, tu les regardes, et tu peux rien dire


Ils font une prise de sang de ton arme, tu es toujours debout et silencieux


Le sang qu'ils ont pris c'est ta santé que tu as perdu


S'ils te trouvent en parfaite santé, la somme 1500 Dh n'est pas suffisante


Paye 1500 Dh, et tais toi car tout le monde l'a fait



Tout ça pour la carte de travail.



J'ai laissé mon pays fort loin pour venir à Paris, Et me voilà au travail.


Pour devenir riche, avoir une auto, et moi aussi conquérir les belles.


Je travaillais les samedis et les dimanches, les vendredis et le jour de l'an.


J'ai beau préserver, mais les jours pèsent sur moi.


Douze années de travail à Paris, et ce n'est pas fini.


Trente cinq mille, je les gagne toutes les semaines.


Et toutes les fois je me dis:

C'est cette fois que j'aurai mon auto, parmi les meilleures.


Je ne m'arrête pas de me tracasser ;de faire mes comptes, je suis effrayé.


Je joue au tiercé, j'éprouve ma chance pour gagner le million.


Mais le cheval que je joue gagnant, se retrouve parmi les derniers.


J'insiste encore une fois, peut-être aurais-je deux millions.


J'ai beau travailler en ce monde ,je n'ai point de chance.



Cheikh Mohamed El Younsi  est l'auteur de nombreuses autres chansons consacrées à l'émigration dont Red balek Al Ghadi Ifrança, Contrat de travail, Rabi Yahdi A Goumri...Il a fondé une maison de disques à Oujda sous le nom Younsiphone.



Voir aussi

  1. Claude Lefébure, Les migrations de travail au miroir de la poésie berbère, Migrance, n°24, 2005 
  2. Elkbir Atouf, Les Marocains en France de 1910 à 1965 : l'histoire d'une immigration programmée
  3. Mora le négrier, Le Monde diplomatique novembre 2000.
  4. Mémoire d'esclave, Lhoussain Azergui
  5. Mémoires d'immigrés. L'héritage maghrébin de Yamina Benguigui.

 
Tag(s) : #Musiques marocaines