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La musique judéo-maghrébine, vestiges d'une autre époque

La musique judéo-maghrébine, vestiges d'une autre époque

La culture juive marocaine plonge ses racines dans la plus profonde et la plus authentique des réalités marocaines. S'il est vrai qu'elle présente des caractères spécifiques qui en fondent l'originalité, elle n'en fait pas moins partie intégrante de la culture marocaine. El Amran el Malek, mémorial du Maroc, tome 8

 

L'origine des juifs marocain est diverse, confuse et dans certain cas obscure. Pendant plus de 1200 ans, Juifs et Musulmans ont cohabité au Maroc et ont coopéré à l'épanouissement de ses richesses physiques et culturelles et à l'élaboration de ses splendeurs artistiques. Ils ont vécu côte à côte en Andalousie dans une même ambiance culturelle, partageant le même goût pour les arts et les belles- lettres qui y prospéraient alors. Ce fut l'âge d'or de l'Andalousie musulmane. La symbiose culturelle des deux communautés s'opérait par les membres de l'élite qui rivalisaient dans tous les domaines: lettres, philosophie, médecine, mathématiques. Bien des chefs-d'oeuvre de la culture juive ont d'abord été écrits en langue arabe comme ce fut le cas pour l'oeuvre de Maimonide connu chez les Arabes sous le nom d'Abou Imran Ibn Maïmoun. Les langues étaient voisines et les juifs passaient de l'une à l'autre sans difficulté. Un poète juif, Ibnou Sahl, a écrit un recueil entier de mouwachahat, preuve du remarquable degré d'intégration des deux communautés.



Après la "Reconquista", exilés de même façon, juifs et musulmans vécurent ensemble leur exil dans les pays du Maghreb où ils apportèrent bien des éléments de cette brillante civilisation. Le malheur qui les frappait a conduit les deux communautés au même chant de regret : "Assafi ala...diar elandalous" (Grand est mon regret de notre passé au pays d'Andalousie). Ils avaient participé pendant des siècles à la même histoire dans une même entité nationale. Ils retrouvèrent une ambiance comparable dans les pays d'accueil et assimilèrent vite cette culture arabo-berbère très voisine de la leur.



Ils allaient de nouveau vivre côte à côte, se confondant presque : même costume, à quelques détails près, moeurs et coutumes très voisines, sinon identiques, mémoire et patrimoine culturel communs qu'ils eurent le même souci de préserver de l'oubli en les faisant pénétrer soit à la synagogue soit à la mosquée.

 


Les piyoutim des juifs marocains font généralement un choix libre et varié des mélodies andalouse, de manière à obtenir une suite bien ordonnées obéissant au principe de l'accélération progressive   empruntées par des rabbins séfarades qui ont composé des textes expliquant chacun un verset de la Torah. On les chante dans les cérémonies religieuses tout comme les psaumes de David. Andalouses aussi, et reprenant parfois les mêmes mélodies, sont les Samaâ-s ou chants arabes en l'honneur du Prophète. (les poètes juifs écrivant en langue hébraïque prenaient souvent leurs modèles dans la poésie arabe dont ils adoptaient le mode de penser; aussi le chant juif était-il très proche du chant arabe et de la pensée musulmane. Les deux communautés écoutaient avec le même engouement les noubas qu'elles avaient emportées en quittant leur première patrie: l'Andalousie. Elles appréciaient de même les oeuvres de leur culture nouvelle en arabe dialectal, langue parlée couramment dans les deux communautés qui ont produit le melhoun, si riche et si varié.


Elles chantaient et appréciaient tout autant une œuvre de Sidi Kaddour El Alami (pour les Marocains) ou un hawzi de Ben Msayeb, de Bensahla, ou de Ben Triki (pour les Algériens) ; quant aux juifs de Tunisie, ils étaient encore plus envoûtés que les musulmans par un chant aroubi ou par un air vif et rythmé de rbaïbiya.



Cette poésie populaire est passée en Algérie, colportée par les meddah-s chanteurs conteurs des souks, suivis des chanteurs chaâbi. Le répertoire algérien sera, dès le début du siècle, adopté par les chanteurs et chanteuses de Casablanca qui y voyaient une modernisation de leur répertoire traditionnel. Ce genre, dit algérien, devient le répertoire des artistes d'origine juive et obtient un grand succès auprès du public de même origine. Parmi les artistes qui pratiquaient ce genre de préférence à tout autre et qui se firent connaître dans les deux pays pour leur interprétation remarquable, nous pouvons citer Salim Hilali, Zahra El-Fassiya, Ibrahim Souiri, Elmaalma Nejma, Raymonde l'bidaouiya et enfin Sami El-Maghribi qui composa dans ce genre certaines œuvres qui ont marqué son époque: Omri ma nensak ya mamma - Qoftanek Mahloul - Elmlayen, Elli habouh ya ouilou. En Algérie, des maîtres ont collaboré à cette nouvelle vague. Il s'agit de Bachtarzi Mahieddine, Liaho Soror, Bouchara, Elledjam et Berhoum (Abraham Robach), suivis de Saoud l'Oranais, Lili Elabassi et le cheïkh Zouzou. Une mention spéciale doit être faite pour le cheïkh Raymond, maître du malouf constantinois. Cette génération-là, encore connue de nos jours et suivie par celle de Blond-Blond, René Perez, Lili Boniche qui mêlèrent des chansons de variétés au répertoire de la musique classique judéo-arabe, a suscité de nombreuses vocations auprès des jeunes générations.

 


Blond-Blond de son vrai nom Albert Rouimi, du fait de son albinisme, est un chanteur du répertoire « francarabe », qui mélange de musiques orientales et occidentales en vogue avant-guerre, très appréciée par les coloniaux de l'époque. Il faisait partie de la communauté des Juifs d'Algérie.

Enfant, il aimait se retrouver dans des cafés pour écouter des chanteurs dont Hadj Larbi Ben Sari, dépositaire de l'école de Tlemcen  et va faire ses premières vocalises auprès de Saoud El Medioni dit « l'Oranais », maître de la célèbre Reinette l'Oranaise

 

En 1937 il débarque à Paris et y interprète entre autres dans des radio-crochets, du Juanito Valdemara, du Trenet et du Chevalier, pour qui il porte une grande admiration.

En 1939 il retourne à Oran, puis durant toute la guerre fait de multiples interprétations à travers l'Algérie et le Maroc, dans son style très particulier et nouveau, qui est léger et mouvementé, d'où son surnom de «l'ambianceur ».  Bien plus tard on retrouve les tubes - Fais-moi le couscous chérie et Mustapha de Bob Azzam sortis en pleine guerre d'Algérie  (avec son refrain mêlant français, italien, arabe, espagnol et anglais : "Chéri je t'aime, chéri je t'adore/Como la salsa de pomodoro").

 

Blond-Blond fait la connaissance de Lili Labassi (père de Robert Castel, qui débutera en sa compagnie, en 1944, à l'âge de dix ans) qui l'influence de son répertoire chaâbi et dont il interprète plusieurs de ses chansons. Blond-Blond maîtrise parfaitement le répertoire classique arabo-andalou mais préfére un répertoire plus contemporain influencé bien des fois par le tango et le flamenco, accompagné de paroles fantaisistes.

En 1946 il retourne à Paris. Il partage sa carrière entre soirées privées faites de mariages et de circoncisions et des cabarets à la mode dont « Au Soleil d'Algérie », « El Djezaïr », « Les nuits du Liban », « Le Nomade ». Il accompagne également les célèbres artistes judéo-maghrébins Line Monty et Sami El Maghribi et sert à l'occasion de joueur de tardji (tambourin) auprès d'autres artistes maghrébins. Il est l'un des rares artistes judéo-maghrébins à chanter en 1962 à Asnières, pour l'indépendance de l'Algérie et retourne même en 1970 et en 1974 à Alger au « Koutoubia ».



Émile Zrihan : Séfarade et Marocain, immigré en Israël, Émile Zrihan s'est surtout fait connaître d'un large public comme chanteur vedette au sein de l'orchestre andalou d'Israël. Méconnu en France, il possède pourtant toutes les qualités de séduction pour l'amateur de musique de variété orientale. Fin connaisseur de musique arabo-andalouse qui fut son école comme pour beaucoup d'artistes juifs a été pour lui un vecteur de tolérance. Tout comme ce fut le cas pour Tonton Raymond (le futur Enrico Macias jouait dans son orchestre) avec le le malouf en Algérie française, Zrihan avec sa très belle voix s'engage à travers la musique à rapprocher les peuples et à la pacification de ces derniers. Les juifs ont beaucoup apporté à cette musique.




Que reste-t-il de cette culture judéo-arabe, aujourd'hui que les juifs du Maghreb se trouvent dispersés dans le monde ?


En France, la communauté séfarade vivote à côté de l'émigration musulmane. En Israël, juifs maghrébins et juifs orientaux, bien que majoritaires, sont pourtant traités en minorité marginale. "Cette culture a marqué de toute son empreinte l'âme des juifs maghrébins. Elle résonne encore dans le cœur, dans l'âme déracinée des émigrés en Israël, elle retentit dans leur musique, dans leurs chants, dans leur folklore et leurs rites. Il y a le mal du pays". Ainsi s'exprime Haïm Zafrani, écrivain juif marocain vivant en Israël.

 

Au Maroc, on n'a oublié aucun des représentants de cette musique judéo-arabe, ni les maîtres déjà cités, ni Sami El Maghribi qui a donné récemment des concerts à Fès et à Rabat, ni surtout Salim Halali, le chantre du modernisme dans la musique traditionnelle des trois pays du Maghreb. De nouveaux noms ont apparu comme Boutbol ou Pinhas. De même que de nouvelles expériences surgissent, notamment celles initiées par Francoise Atlan, une soprano qui s'est spécialisé dans les chants sépharades et la musique arabo-andalouse.

 

En mémoire de cette musique et de cette époque, un spectacle et un double-CD sont nés dans le cadre du "temps du Maroc" en France : "chants de traverse".

Source : Bladi.net