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Mohamed Iguerbouchen

Mohamed Iguerbouchen


Mohamed Iguerbouchen
(né le 13 novembre 1907 à Aït Ouchène, Tizi-Ouzou en Algérie - décédé le 21 août 1966) est un
musicien et compositeur, musicologue et homme de culture algérien kabyle. Artiste prolifique, il a longuement été en tête d'affiche dans les salles de spectacle du monde occidental qui n’a pas manqué de l’adopter, le reconnaître et le solliciter comme l’un des meilleurs ambassadeurs de la musique algérienne
[1]. Artiste de renommée internationale, son périple l'amènera jusqu'aux studios d'Hollywood où il composa des musiques pour le cinéma à la demande de la Metro Goldwin Mayer et de la Paramount.

Il aura légué au temps et aux hommes un trésor musical inépuisable estimé à près de 600 chefs-d’œuvre (rhapsodies, symphonies, mélodies, chants et musiques de films) éparpillés aux quatre coins du monde et dont on peut retrouver une partie à l’institut national des archives (INA), à l’ONDA, au département musique de la Bibliothèque de France et en Allemagne[2]. Par ailleurs, il a présenté des émissions de radio en langue kabyle, sauvant ainsi de l’oubli de nombreux chanteurs du Patrimoine musical kabyle et berbère[3]. Il était connu pour sa facilité d'expression dans près de 18 langues dont le russe et le japonais outre sa langue maternelle le berbère, dans ses variantes tamachaqt, tachaouit et tachelhit. Au cours de sa vie, il a appris le latin, la philosophie,... Il vouait une grande amitié pour Edith Piaf qu'il recevait chez lui à la rue Saint-Didier[4]. Rhapsodiste de talent, compositeur infatigable, il a modernisé la musique et la chanson kabyles par son œuvre immense partagée entre l’écriture de partitions et l’orchestration[5].

Biographie et évolution musicale

Quand Mohamed Iguerbouchen est né le 19 novembre 1907, à Ait-Ouchen, au pied du mont Tamgout, dans la région d’azzefoun (Wilaya de Tizi-Ouzou), la Kabylie se débattait dans la misère et la pauvreté. L’insurrection de cette région contre l’envahisseur en 1871, l’a mise dans le collimateur du colonialisme français qui a décidé de la réduire à néant. Les populations ayant survécu aux génocide et déportations n’avaient point de choix que celui de s’exiler massivement vers des cieux plus cléments. C’est donc dans ce contexte historique difficile qu’est venu au monde Mohamed Iguerbouchene[6]. Ses parents, Saïd Ben Akli et Oucik Fatma, ont-ils eu conscience qu’ils venaient d’enfanter un génie de la musique ?

Il s'intéresse très jeune à la musique champêtre de sa région natale de la Kabylie maritime. Il se confectionne une flûte de berger, celle-là même qui, des années après, marquera par sa présence nostalgique d'Alma Guechtoum, la montagne de ses aïeux battue par les vents marins, aux côtés du violon et du piano en concerto.

La chance lui a souri en fait en 1919, lorsqu’il fut pris en charge par le peintre écossais le Comte Fraser Ross, le voisin des Iguerbouchen à la Casbah d’Alger, après qu’il eut décelé en lui la graine d’artiste lors d’une audition d’élèves de l’école protestante de solfège[7]. Ross possédait son atelier rue de Toulon, dans la Casbah, situé tout près du domicile familial de Mohamed Iguerbouchen. Le comte anglais s'intéresse à lui et l'adopte en fils spirituel. Il décide d'embarquer avec lui le jeune prodige, après avoir obtenu l'accord de ses parents.

Les premiers apprentissages

Reçu avec beaucoup d'égards et de plaisir dans la famille de son protecteur, le petit Iguerbouchen fut ébloui par son nouveau cadre de vie, grandiose et féerique. Son nouvel environnement le subjugua et décupla son courage et sa persévérance pour fructifier son talent. C'est avec le professeur Levingston de la Royal Academy of Music qu'il apprit la théorie musicale et aborda les études de l'harmonie. Après des études assidues en Grande Bretagne, son indéfectible protecteur, Roth, décida de le pousser plus avant, aux limites de la connaissance musicale de son temps.


Deuxième voyage

Il l'emmena avec lui à Vienne, en Autriche, alors plaque tournante des grands orchestres philharmoniques. Le jeune Iguerbouchen y suivit des études d'harmonie et de contrepoint avec l'émérite professeur Alfred Grunfeld. Ses talents furent confirmés, ovationnés. En 1925, alors qu'il n'avait que 18 ans, il donna un concert grandiose à Bregenz, sur le lac de Constance où il exécuta ses magnifiques œuvres, parmi lesquelles deux rhapsodies mauresques sur des thèmes spécifiquement algériens, qui furent très appréciées. Après trois années d'études, nanti de plusieurs diplômes, il revint revoir ses parents à Alger. Il ne devait pas y séjourner longtemps. Ses talents avaient été appréciés un peu partout à travers le monde et en particulier par une importante firme de films en coproduction qui le chargea de composer une partition musicale pour un film intitulé Aziza. Cela devait être pour lui le début d'une ascension vertigineuse dans le domaine de la composition de musiques de films.

Compositeur de musiques de films

De 1930 à 1934, il se consacra à la composition d'œuvres symphoniques. Mais il dut bientôt y renoncer pour composer la musique d'un court métrage sur la Casbah, intitulé Dzayer. Ce film ne manqua pas d'attirer l'attention de certains producteurs. Il revint pourtant à ce genre de compositions quand M. Duvivier sollicita son concours musical dans la réalisation du célèbre film Pépé Le Moko. En 1934, Iguerbouchen fut admis à la Société des auteurs et compositeurs et, dans la même année, comme membre de la Société des auteurs dramatiques. Après la musique de Pépé Le Moko, il écrivit en 1937 pour le film en couleurs Terre idéale consacré à la Tunisie.

L'année suivante, en 1938, il découvrit à Paris un chanteur qui devait faire parler de lui, Salim Hilali, la bête de scène des grands cabarets orientaux. Après l'avoir formé, et composé des chansons pour lui, il lui fit enregistrer une cinquantaine de chansons dont la popularité fut indéniable.

Au cours de cette même année, M. André Sarouy réalisa le célèbre film Kaddour à Paris. Cette fois encore Iguerbouchen en composa la musique dont le succès devait surpasser les autres œuvres à tel point qu'il attira l'attention vive des Anglais. En effet, à cette époque, la grande firme internationale la MGM (Metro Goldwyn Mayer) l'invita à Londres pour la générale du film Casbah, version américaine de Pépé Le Moko. La BBC l'invita à diriger une de ses œuvres symphoniques. Il présenta la 3ème rhapsodie mauresque pour grand orchestre symphonique. L'interprétation qu'en donna Iguerbouchen déchaîna le public anglais qui ne croyait pas qu'il avait devant lui un musicien algérien mais un «russe». Ce fut alors que Mohamed Iguerbouchen devint Igor Bouchen.

Chargé de la direction musicale de Paris Mondial, au début de l'année 1940, il composa des partitions pour une vingtaine de courts métrages pour la firme Jean Mercier: Eaux vives, Glaciers, Le plus bel homme du monde ; et pour les films de Georges Letourneur de Marçay comme Doigt de Lumière, L'empire au service de la France, Les hommes bleus,…etc.

En 1945, il compose une centaine de mélodies d'après les poèmes des Mille et une nuits de Rabindranath Tagore. Dès la fin des hostilités et après la victoire des alliés sur le fascisme, il reprit ses activités musicales malgré les innombrables difficultés engendrées par les évènements. Il écrivit la musique du film populaire Fort de la solitude de Gina Manès ainsi que Ecole foraine de Jacques Severac. Au cours de cette même année, Iguerbouchen fut nommé sociétaire définitif de la Société des auteurs et compositeurs de musique. Le ministère de l'information du gouvernement français de l'époque lui confia la création de la chaîne kabyle à la radio parisienne.

Infatigable, il ne se donna aucun répit. Dès la dernière note de la composition musicale de son dernier film, il reprit le vaste champ des symphonies. Il composa alors Kabylia, une symphonie pour orchestre et Saraswati, un poème symphonique, Danse devant la mort, un ballet et deux rhapsodies kabyles pour grand orchestre dont Attas i sebragh fellam. Une quarantaine d'émissions littéraires originales d'une durée de trente minutes intitulées Chants d'amour de l'Islam furent diffusées sur la chaîne Paris Inter ainsi qu'une quarantaine d'autres sous le titre Cabarets d'Orient dans lesquels évolua son illustre élève Salim Hilali qui influencera des générations d'artistes judéo-arabes comme Sami El Maghribi et auteur-interprète des célèbres chansons comme "Mahani Zine Ya Laamar", "Mine Al Barah Wa Lyoum", "Al Aïn Zarga", "Mounira Ya Mounira"..

Il écrivit la musique d'un ballet intitulé Ferrier Orientaler qui fut réalisé à l'ORTF de Paris. Il réalisa également, avec la collaboration de Max de Rieux qui écrivit le texte, une autre œuvre intitulée La mort d'Abou Nouas et de Salama son épouse. Après la composition d'une cinquantaine de chansons kabyles pour son talentueux élève Farid Ali, alors directeur artistique de l'AKA (Antenne Kabyle et Arabe) à l'ORTF de Paris, il réalisa un poème symphonique pour grand orchestre. Pas moins de quatre vingt musiciens interprétèrent ce poème intitulé Une nuit à Grenade qui fut dédié au Roi du Maroc. En 1953, ce fut la création du concerto pour piano et grand orchestre symphonique La Rhapsodie algérienne qui obtient de grands applaudissement lors des représentations.


Les rhapsodies kabyles à Radio Alger

Harcelé par les innombrables demandes de participation, Iguerbouchen dut en repousser une grande partie. Il opta pour le grand film Maria Pilar réalisé par Pierre Cardinal devenu Au cœur de La Casbah dont la vedette principale fut Vivianne Romance. Iguerbouchen écrivit ensuite la partition de plusieurs pièces de théâtre diffusées par la RTF avec le concours de Jacques Bertheaux de la Comédie française.

En 1955, dans l'Algérie en guerre pour son indépendance, six rhapsodies kabyles pour orchestre symphonique furent écrites à Alger ainsi qu'une vingtaine de scenarii pour la télévision : Sadok le marchand de Tapis, Djouder le pêcheur, La sultane de l'amour…etc.

Bien que vivement sollicité par les firmes internationales dont la MGM, Iguerbouchen envahi par l'amour de son pays préféra se joindre à ses compatriotes afin de leur faire profiter de l'art qu'il avait conquis et acquis à travers le monde musical. C'est ainsi qu'en 1956, il débuta comme chef d'orchestre aux ELAK (Emissions de langue arabe et kabyle) de Radio Alger où il composa près de deux cents œuvres modernes réalisées avant la fin de l'année qui lui permirent de faire une synthèse entre la musique orientale et occidentale : mambos, boléros, valses, marches…etc. S'ajoutèrent ensuite des mélodies pour la célèbre chanteuse Souheila ainsi que des œuvres orchestrales telles que Rhapsodie concertante, Fantaisie algérienne, Concerto pour alto et orchestre, des trios, quatuor pour flûte, oud, Qānun, derbouka dans Les Mille et un aspects de la musique de l'Inde, Musiques et chants populaires à travers le monde, Découverte du Sahara, l'Appel du Sud, Aventure à Grenade

Membre du comité de l'association des Journalistes, Ecrivains et Artistes de France et d'Outre Mer, Mohamed Iguerbouchen fut initié à la littérature par Albert Camus qui fut entre 1930 et 1934 son ami intime. Il fut élève du professeur Destaing de l'école des langues orientales de Paris de 1939 à 1942 pour les langues berbères chleuh, chaoui, tamacheq. Sa soif inextinguible des connaissances musicales des diverses régions d'Algérie l'amena jusqu'aux confins du Hoggar et l'inspira dans de nombreuses compositions tirées de thèmes touareg, dans une série d'émissions musico-ethnologiques aux ELAK. Son appartement du Bois des Pins à Hydra (Alger) et sa résidence de Bouzareah étaient le lieu de rencontre de nombreux musiciens, peintres et hommes de lettres.

En 1956, le musicologue universaliste est rentré au pays pour se consacrer, à Alger, aux émissions radiophoniques sur les musiques amazighe, arabe et occidentale.
En 1963, il composa à Alger pour le ténor national Mohamed Abid plusieurs mélodies dont Zina (en hommage à sa fille), Ma guitare, Le peuple d'Algérie accompagnées au piano par le compositeur lui-même, enregistrées et diffusées à la RTA dans une émission de Suzanne François.

Il décède dans la plus grande indifférence le 21 août 1966 des suites d'un diabète. Il avait 59 ans.

Un film a été consacré à la vie de Mohamed Iguerbouchen.


Bibliographie

  • Dictionnaire des musiciens et interprètes algériens, Achour Cheurfi, ANEP 1997.
  • Documents de l’Association Culturelle Mohamed Iguerbouchène.
  • Texte de M. Rachid Mokhtari dans Passerelles N° 26, décembre 2007.


Sources



Notes et références de l'article

  1. Carrefour Culturel de la Soummam - Hommage à Mohamed Iguerbouchen par Aït El Djoudi Hamid in El Watan, le 2 juillet 2005
  2. Carrefour Culturel de la Soummam - Hommage à Mohamed Iguerbouchen par Aït El Djoudi Hamid in El Watan, le 2 juillet 2005
  3. Mohamed Iguerbouchen : une légende, une œuvre aux racines multiples, par Karim Kherbouche
  4. Outre cette diva de la chanson française (dont la grand-mère est d’origine kabyle), les amis d’Iguerbouchen se comptaient parmi les grands de ce monde : on cite entre autres, Taos Amrouche, Albert Camus, Farid Ali, Cheikh Nourredine, Emmanuel Robles, Georges Auric, Vincent Scotto, Max Derrieux, Salim Hilali, Amar El-Hasnaoui, Kamel Abdelwahab et le poète hindou Robindranath Tagore
  5. Mohamed Iguerbouchène : le centenaire, posté par Djamel Beggaz, le 24 décembre, 2007 - 13:02
  6. Mohamed Iguerbouchen : une légende, une œuvre aux racines multiples, par Karim Kherbouche
  7. Carrefour Culturel de la Soummam - Hommage à Mohamed Iguerbouchen par Aït El Djoudi Hamid in El Watan, le 2 juillet 2005

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